Le puritanisme est à nos portes ou la fabrique du bon toxicomane

Alain Dufour, Psychologue Clinicien - C.S.S.T JET 94
Laurent Boudéreaux, Infirmier - C.S.S.T JET 94
Dominique Poussou, Assistante Sociale
Claudie Calvignac, Infirmière
Dr Dan Véléa, Médecin généraliste - Centre IMAGINE

Le bon sens n'est pas toujours bien avisé ; contrairement à ce qu'il pourrait indiquer, la prudence, la retenue, en matière de prescription de palliatifs ne coïncide pas forcément avec une vision moraliste des addictions et témoigne le plus souvent d'un respect des choix de la personne, en rupture, certes, avec la vision convenue de "l'enfer de la drogue"

A l'inverse les auteurs glorifiant les traitements de substitution, qui s'expriment dans les colonnes du journal LIBERATION en date du 28 novembre 2000, loin de tolérer des jouissances alternatives à celles offertes par la sexualité, s'avèrent d'inquiétants puritains.

Depuis bien longtemps, A.S.U.D, les usagers de drogues avaient dénoncé la tromperie, l'hypocrisie masquée par la prescription de Subutex. C'est que ce médicament ne procure aucun plaisir, à moins de le détourner de son usage, ce que se sont empressés d'effectuer la grande majorité des toxicomanes(1), grande majorité bien sûr que l'on ne retrouve pas, dans les études polies et policées dont il est fait état dans les revues médicales ou encore dans des articles "grand public", préambules de grands spectacles.

Mais le petit spectacle, celui de la rue, permet à n'importe qui de s'aviser que les trottoirs autour des pharmacies de quartiers animés, sont jonchés de boites de Subutex, vides, vite avalées, vite injectées, vite mélangées.

Pour produire combien de morts ? Le Ministère de l'Intérieur qui enregistre une baisse de mortalité consécutive à l'injection d'héroïne(2) voudrait-il bien nous communiquer le nombre de décès consécutifs à ces mélanges. L'argument politique de la mort par overdose est de toute manière une sinistre mascarade puisque ces décès regrettables ne concernent depuis toujours qu'une très faible partie de la population.

Notons que ce sont toujours les mêmes arguments, les mêmes procédés qui sont déployés par les promoteurs de la solution chimique. Le toxicomane est selon eux, un diabétique du plaisir, voire un parkinsonien, et la prescription d'une molécule adaptée va lui permettre de rentrer dans le rang.

Car c'est bien là le projet : SOCIALISER.

Mais qu'est-ce que socialiser ? Donner du bromure à des recrues pour calmer leurs ardeurs, leur libido ? Du Subutex à des enragés sociaux pour leur faire accepter une condition salariale sans horizon ?

Il nous faut signaler d'ores et déjà un effet majeur et pervers de la prescription aveugle et généralisée de produits de substitution. Des internats, des centres de formation, diverses institutions en mesure de recevoir des jeunes gens présentant des troubles du comportement, refusent désormais la candidature de ceux sur qui pèse le diagnostic de toxicomanie. A vrai dire, ce refus se confond avec celui d'une médicalisation outrancière de la personne puisque désormais l'étiquette toxicomane s'accompagne, hélas, de l'idée d'une prescription de morphinomimétiques.

Nous vérifions ainsi une fois de plus que "l'enfer est pavé de bonnes intentions" puisque cette volonté de réintégrer une partie de la population aboutit à son exclusion.

L'autre argument consiste à accuser tous les praticiens qui ne partagent pas leur point de vue d'être les défenseurs de l'abstinence. Sur quel malentendu, sur quelle interprétation, sur quelle mauvaise foi se fonde une telle conviction ? Pourquoi dénoncer les limites d'un modèle signifierait que l'on soit inévitablement partisan d'un autre ?

La troisième réputée preuve des bienfaits du modèle médical de la substitution est arithmétique. Les chiffres avancés pour démontrer les bienfaits de la substitution et la pseudo intégration à laquelle cette méthode aboutit sont régulièrement l'objet d'un escamotage. Il est question de 70 puis de 80 % de succès chez des personnes ayant fréquentées le même espace de consultation durant 1 an ou 2 ans.

Mais quelle proportion de la population concernée, ayant recours aux "Sorgenbrecher", briseurs de soucis, montrent-elles une telle constance ? 10 % ? 5 % ? 3 % ?

Un aspect occulté dans le "reportage" de LIBERATION, concerne l'ultra libéralisme qui sous-tend cette logique. Cet ultra libéralisme, la logique du marché soutenue par les pouvoirs politiques, sanitaires et médicaux emportent la question du soin vers des horizons autrement lucratifs. Début septembre, un article du QUOTIDIEN DU MEDECIN annonçait sur un ton triomphal que le Subutex était prescrit à 94 % par des médecins généralistes et que cette proportion atteignait 97 % si l'on s'en tient à la seule médecine libérale.

Le démantèlement du dispositif spécialisé, annoncé, est désormais en bonne voie ; ce sont des centaines voire des milliers de praticiens qui sont ainsi désavoués. Quelques dizaines de milliers de toxicomanes effectifs qui sont voués au bricolage de substitutions aléatoires et souvent dangereuses ; ce sont quelques centaines de milliers de pseudo toxicomanes qui sont rendus vraiment pharmacodépendants par les bons soins de praticiens peu ou mal formés. Ainsi le Subutex est à ranger parmi les 20 premiers médicaments prescrits, constituant le tiers de la consommation totale. Ce chiffre est exorbitant !

Faut-il en conclure qu'il y aurait, en suivant une logique proportionnelle, plusieurs centaines de milliers de toxicomanes relevant de prescriptions à haut dosage de morphinomimétiques en France ou faut-il considérer ces résultats comme ceux d'une excellente affaire commerciale ?

Les toxicomanies constituent en France un phénomène concernant un nombre assez modeste de personnes (100.000 tout au plus et toute forme confondue) comparativement aux millions d'alcooliques qui n'ont pas l'honneur des gros titres que les dégâts associés à cette pathologie mériteraient (si l'on s'en tient à des critères d'évaluation statistiques).

Il est aisé de constater que la discrétion effective de cette manifestation en tant qu'entité morbide bien identifiée offre un contraste pourrait-on dire stupéfiant avec l'intérêt, la place, la publicité qu'on lui accorde, l'inquiétude qu'elle suscite.

Notons à contrario que les crédits publics alloués en France aux centres spécialisés sont d'une étonnante insuffisance au regard de la réalité recensée et plus encore de la quantité des propos, écrits et images qui lui sont consacrés.

On le voit, nous sommes d'emblée dans une contradiction flagrante entre de ce qui est de l'ordre du spectacle et celui des données.

Concernant la prescription d'héroïne, d'un maniement très délicat, elle serait d'un tout autre intérêt chez des personnes dont l'intoxication est dûment établie. Cependant, cette procédure réclame de reconnaître d'abord la persistance chez le sujet d'un défi, d'une protestation redoutable pour le praticien lui-même. Faute de quoi cette méthode aussi, rejoindrait l'abondante panoplie des subterfuges employés pour oublier cette manifestation qui vient déranger la science.

Promouvoir un modèle, quel qu'il soit, de résolution d'un symptôme procède toujours de la même intention, de la même visée, éliminer du débat la question embarrassant, ô combien, de la subjectivité. En finir avec sa complexité et surtout dissimuler l'impuissance qu'elle est en mesure de dévoiler chez ceux qui s'y confrontent.

La Fabrique du Bon Toxicomane, exception française, continuera-t-elle à prospérer ou l'ensemble des praticiens ayant une effective expérience de cette clinique saura-t-elle en décider la faillite ?

(1) C'est à dire ceux que par confort, par idéologie ou par paresse nous désignons de ce terme abusif

(2) Héroïne souvent à ce point frelatée, que selon une enquête de "Médecins du Monde" effectuée dans la capitale il n'y avait aucune trace d'opiacé dans les doses recueillies sur le marché parisien. Vérité gênante pour les tenants d'une théorie de l'addiction essentiellement soumise aux règles de la pharmaco-dépendance

(3) cf : "Plaidoyer pour la Prescription d'Héroïne" - Dr J.C MATYZIAK - Page 14 -Revue "INTERVENTIONS" de l'A.N.I.T - N°73-74 AVRIL/MAI 2000