Sur l'insertion et l'accès à l'emploi de publics pharmacodépendants

Le programme européen Equal

Philippe Lagomanzini - Drogues et sociétés - Créteil (94)

journées nationales de l'ANIT - Orléans 2 février 2007

Il m'a été demandé de vous parler des actions que nous conduisons pour l'insertion et l'accès à l'emploi de publics toxicodépendants, dans le cadre du programme européen Equal, mais j'aimerais brièvement en introduction, présenter quelques éléments de l'organisation et de l'histoire de Drogues et Société.

L'association est née, il y a 22 ans, d'une initiative politique locale, celle de la ville de Créteil.

A notre démarche engagée sur la Ville de Créteil, se sont, au fil des années, associées d'autres villes : Maisons-Alfort, Bonneuil, puis Alfortville, Limeil-Brévannes et la Communauté d'Agglomération de la Plaine Centrale du Val de Marne.

Notre service d'accueil est devenu centre de soins, dès 1986, par convention avec l'Etat. Ce service s'est agrandi en 1995, avec la création d'une unité méthadone et d'une consultation de médecine.

En 2000, nous avons ouvert un service de prévention et d'information sur les drogues à Maisons-Alfort, qui organise chaque année des séances d'information auprès d'un millier de jeunes, en milieu scolaire ou suivis par des équipes spécialisées. Ce centre de prévention gère également une consultation-conseil en direction des jeunes, jeunes adultes et parents.

Le centre d'accueil et de soins reçoit 250 à 300 personnes par an.

Nous développons également des actions de sensibilisation et de formation dans la perspective de renforcer les compétences d'intervenants de proximité (animateurs, éducateurs) en prévention des conduites à risques. Cela nous a conduit à imaginer, également dans le cadre du programme Equal, la construction de nouveaux parcours diplômants et de nouveaux profils professionnels dans le champ de l'animation sociale et de la prévention. Ce n'est pas l'objet de mon intervention, mais pour ceux que cela intéresse, des textes sont à votre disposition.

Notre mission a toujours concerné l'accueil, l'écoute, la construction de réponses et l'accompagnement de personnes, dans une perspective de traitement de la dépendance et de prévention des usages et des abus de drogues mais également de réduction des risques sanitaires et sociaux liés à ces usages.

Cette mission, de par notre inscription dans la politique de la ville, nous a conduit à observer l'importante complexité des problèmes liés aux drogues tels qu'ils se posaient pour chacun, usager bien sûr, mais aussi parent, habitant, professionnel, élu, etc... En ce qui concerne notre projet de soins, nous avons vite compris que nous ne pouvions pas nous référer aux seules approches théoriques relatives à la clinique.

Ainsi, la règle de la libre adhésion du sujet à un projet de soins ou la nécessité de la mise à distance de l'entourage, non seulement ne pouvaient pas s'appliquer dans un contexte de grande proximité, mais nous apparaissaient constituer des principes réducteurs de la complexité des problèmes à considérer.

Nous avons compris que pour traiter le malaise du sujet, il nous fallait lutter contre la peur et les fantasmes associés aux drogues et aux personnes toxicodépendantes, lutter contre les représentations négatives, l'exclusion ou l'auto-exclusion, le sentiment d'abandon vécu par les familles, leur isolement, la culpabilité à laquelle les renvoyaient les représentations sociales ...que toutes ces difficultés étaient encore aggravées par la précarité, la double appartenance culturelle ou l'appartenance à un quartier sensible....

Pour faire face à tout cela, nous avons cherché à nous positionner en médiation, effectuant des allers et retours continus entre l'individuel et le collectif, entre le sujet et le groupe, entre le sujet et son environnement social, entre le sujet et les acteurs et services susceptibles de contribuer à répondre aux besoins observés.

Et ce, dans une double perspective : renforcer le sujet et sensibiliser son environnement afin de créer ou recréer du lien et de construire les conditions d'une meilleure compréhension mutuelle et de meilleures interactions et, au-delà des réponses individuelles que nous pouvions proposer en terme de soins, d'hébergement, d'aide et d'accompagnement social...etc .

Nous avons rapidement mis en place des groupes de travail avec des usagers, des familles, des professionnels, des actions de formation, notamment en direction de professionnels n'ayant habituellement pas accès à une formation et pourtant quotidiennement confrontés à des publics usagers de drogues : les gardiens d'immeubles ou les employés des services de prestations sociales des mairies, par exemple.

Cette démarche avait deux objectifs :

Cette démarche communautaire a été étayée de nombreuses confrontations liées à des positionnements très différents entre professionnels évoquant les limites de leurs pratiques, usagers et familles exprimant leur sentiment d'abandon et d'exclusion, habitants, demandeurs de plus grande sécurité.

Cela n'a pas toujours été facile, mais c'est de ces confrontations que de nouvelles dynamiques ont émergé.

Je ne détaillerai pas les avancées, en terme de plus grande tolérance sociale mais j'évoquerai l'un des effets de cette démarche qui a été de rechercher et trouver des réponses davantage dans la valorisation de ressources existantes localement que dans le réseau des dispositifs spécialisés qui nous semblait éloigné du terrain et engagé dans une approche essentiellement cllinique.

Je suis content d'être ici pour travailler avec vous autour des questions qui sont posées dans le cadre de ces journées et j'en arrive à la présentation de notre expérience.

Le programme Equal qui, je le rappelle, a pour objectif la lutte contre les discriminations et l'égalité des chances face à l'emploi en Europe, nous a permis une très forte avancée, toujours dans cette même double perspective déjà évoquée :

Je vais tout d'abord m'appuyer sur quelques chiffres.

Les toxicomanes représentent peut-être aujourd'hui la seule population en France dont le taux d'employabilité connaît une évolution positive. Je dis peut-être, car je n'ai que ces seuls chiffres, si l'on considère, à partir de la population suivie par notre centre de soins, soit une file active d'environ 250 à 300 personnes par an.

En 1997

En 2002, 45 % des patients sous méthadone, et 21 % des patients inscrits sur d'autres traitements, avaient eu une activité salariée au cours de l'année.

Et en 2004, 7 ans après la mise en place des premiers traitements de substitution, le nombre de bénéficiaires du RMI était réduit à :

On peut donc constater une très nette évolution de ces publics en terme d'insertion. Cependant, nombreux, parmi ceux pas toujours bien stabilisés dans leur traitement, se maintiennent dans une situation d'exclusion, du fait d'une plus grande fragilité psychologique ou du fait de parcours plus difficiles.

C'est à eux que s'adresse le dispositif "Les Etapes vers l'Emploi" que nous avons mis en place depuis 1996, en partenariat avec l'association Faire qui est un organisme de formation, dans le cadre du Programme Départemental d'Insertion du Val de Marne et avec le soutien de la Communauté d'agglomération de la Plaine Centrale, de la DDASS du Val de Marne et des communes de Maisons-Alfort et Bonneuil.

Le projet initial est né de la demande de ces publics qui, du fait de leur inscription sur un traitement de substitution, ne savaient plus que faire de leur quotidien jusque-là consacré à chercher de l'argent, chercher des drogues puis de nouveau rechercher de l'argent en certifiant à chacun que c'était fini "ils ne se droguaient plus"... ils souhaitaient que l'on puisse leur proposer une activité dans une perspective de formation et d'accès à l'emploi.

Ce dispositif, qui a reçu, environ 140 personnes, bénéficiaires du RMI, depuis sa mise en place, prévoit 825 heures de formation, réparties sur 10 mois, à raison de 20 heures hebdomadaires et sur différents ateliers.

Si les différents objectifs de ce programme à sa mise en oeuvre portaient essentiellement sur une remise à niveau en français et calcul et l'aide à l'élaboration d'un projet d'insertion, des adaptations ont été réalisées sur quatre plans :

Et c'est dans le cadre du programme Equal (2004) qu'ont pu être développées :

1. Articulation entre prise en charge médico-sociale, formation et insertion professionnelle

En terme d'accès aux soins, différents aspects, liés aux besoins de ces publics, ont été considérés et ont conduit à mettre en place :

2. Communication et dynamique de groupe

Suite à cette première série d'adaptations très concrètes, il a fallu mieux considérer certaines spécificités plus complexes des publics toxicomanes. A savoir, les difficultés de communication : la difficulté à écouter l'autre, la difficulté à partager et à participer à un projet collectif. Pour beaucoup d'entre eux, les échanges avec d'autres ont essentiellement été liés aux partages, ventes, reventes, recherches communes de drogues. Ces difficultés de communication, sont-elles antérieures à la toxicomanie ? En tout cas, elles en ont probablement été aggravées.

Malgré des parcours de formation mieux adaptés et plutôt réussis pour un certain nombre de stagiaires, les résultats en terme d'insertion étaient plutôt faibles. Les publics ne quittaient pas le centre à la fin de leur stage et étaient souvent demandeurs de faire un second stage de 9 mois. Nous avons accepté quelquefois, mais cela ne s'est jamais trop bien passé. Nous entérinions le sentiment d'échec lié à l'impossibilité de trouver une orientation.

3. Réseaux en amont du stage

La troisième série d'adaptations a concerné, depuis l'inscription de cette action dans Equal, en 2004, une véritable mise en réseau des acteurs sociaux. Un comité de suivi a été mis en place. Les services instructeurs du RMI y participent. Ils ont pu mieux connaître, mieux comprendre les parcours des publics toxicomanes (qui faisaient généralement partie des publics qu'ils ne rencontraient pas et pour lesquels ils ne passaient pas de contrat d'insertion). Leurs représentations des toxicomanes étaient encore celles d'avant les traitements de substitution. Quelques centres de soins qui adressent leurs patients sur ce programme y participent également. Cela n'est pas toujours facile avec les centres de soins. Certains ont considéré que ce dispositif faisait un peu ghetto, mais il est très clair que cette action est destinée à des publics qui ne peuvent pas accéder à des réponses d'insertion de droit commun. Nous avons également une convention avec le Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation du Val de Marne, également partenaire de ce comité de suivi qui nous permet d'accueillir des publics en alternative à l'incarcération. Enfin, depuis 2 ans, une convention avec la ville de Paris nous permet d'accueillir des publics parisiens.

Ce comité permet de renforcer l'accompagnement individuel des stagiaires, de faciliter leur orientation après le stage mais aussi de faire des bilans réguliers des avancées de l'action.

La quatrième série d'adaptation a été directement liée à ce que nous avons pu apprendre de nos partenaires européens.

L'inscription de cette action dans Equal a permis d'en engager une évaluation et de l'enrichir par nos échanges transnationaux auxquels ont été associés nos partenaires locaux et les publics concernés.

Okana, notre partenaire grec et SolcoRoma, notre partenaire italien ont une grande expérience des questions relatives à l'emploi des publics toxicomanes. Nous avons pu longuement échanger sur nos contextes nationaux et leurs différences.

En Italie, tout comme en Grèce, l'accès au minima sociaux tels que le RMI, n'existe pas. Les publics toxicodépendants, tout comme d'autres catégories désavantagées se voient donc dans la nécessité de travailler.

Nous avons ainsi pu appréhender certains effets pervers de ces minima d'insertion qui peuvent parfois conduire à plus d'exclusion.

L'Italie et la Grèce ont construit des programmes et des dispositifs spécifiques pour l'accès à l'emploi des publics toxicodépendants. Ces programmes sont nationaux pour la Grèce ou en lien avec les collectivités locales et le soutien à la création de coopératives sociales pour l'Italie.

Nos partenaires nous ont souvent demandé de rechercher quelles étaient les préconisations de l'état français sur cette question. Nous n'avons rien pu trouver malgré de nombreuses recherches.

Nous avons aussi réfléchi autour de nos représentations de l'emploi. Nous évoquons souvent en France le travail sous forme d'injonction et de devoir moral d'autonomie alors que, comme on le sait, nous sommes confrontés

d'une part, à la réalité du chômage,

d'autre part, au fait que les plus exclus ne sont pas ceux qui ont le plus facilement accès à l'emploi, et qu'ils n'y sont guère incités par une proposition de salaire à peine plus élevée que les aides auxquelles ils ont accès.

Et à ce propos, nous avons été très intéressés par le fait que les italiens évoquent le travail non pas comme un devoir mais comme un droit de participation.

Enfin, en ce qui concerne nos représentations des publics toxicodépendants, je crois qu'il y a beaucoup à faire pour les modifier. Les représentations sociales, dont celles des entreprises, sont encore très négatives et devraient pouvoir s'accorder à l'évolution de

ces publics depuis l'apparition des traitements de substitution. Mais, nos propres représentations de soignants sont également à questionner. Si certains toxicodépendants sont en mesure de trouver un emploi par leurs propres moyens, nous avons bien du mal à imaginer les plus fragiles autrement que comme des patients assis dans nos salles d'attentes, nous posant ainsi moins de problèmes que quand ils se mettent en tête de nous demander de les aider à trouver un emploi.

Suite à cette réflexion, nous avons décidé de mobiliser de nouveaux partenariats avec les entreprises d'insertion et nous avons commencé à définir et expérimenter de nouvelles modalités de collaboration pour des stages en entreprises et l'accompagnement dans l'emploi. Nous commençons à observer des résultats tout à fait encourageants.

Sur les sept stagiaires inscrits sur cette action au cours de l'année dernière

Nous continuons de les voir régulièrement et sommes en contact avec les entreprises. Les quatre autres sont encore présents à ce jour. Deux d'entre eux sont bien engagés sur une recherche d'emploi. Ils ont plutôt pas trop mal régulé leurs consommations régulières de cannabis ou épisodiques de cocaïne et sont mieux stabilisés dans leur traitement méthadone. Des problèmes de logement et de santé ont également pu être traités depuis leur inscription sur le stage.

Cette action a été inscrite depuis 2005 dans un nouveau programme Equal. Nous travaillerons encore avec l'Italie et la Grèce, mais également avec le Portugal et la Lituanie.

Des échanges très intéressants ont été organisés l'été dernier entre nos stagiaires et les stagiaires portugais d'un dispositif sensiblement proche du nôtre, tant par sa dimension très locale que par sa philosophie.

Un film vidéo a été réalisé par les stagiaires sur ce voyage, à partir d'interviews et de reportages. Ce film sera bientôt disponible.

Tout ce dont je vous ai parlé est plus précisément décrit dans ces textes qui sont à la disposition de ceux qui le souhaitent. Dans ces textes, sont également décrites les expériences de nos partenaires européens.

Je conclurai en référence au cadre de travail qui nous a été proposé pour ces journées. Notre projet repose sur l'idée majeure que soins et insertion doivent être articulés étroitement, sans finalement que l'on ne puisse déterminer si le soin fait partie de l'insertion ou inversement.

L'accompagnement social, l'aide à l'élaboration d'un projet de vie, l'aide concrète à la reconstruction de liens, dans une perspective de participation, voire de transformation sociale pouvant produire parfois bien plus d'effets thérapeutiques pour des publics en grande difficulté que les seules réponses médico-psychologiques insuffisamment adaptées aux multiples problèmes liés à l'exclusion sociale.

Je souhaiterai saluer la présence de Madame Maestracci qui a préconisé l'application de logiques de réduction des risques dans le champ de la prévention.

Cela a modifié, sur nos territoires, dans la proximité, les représentations que chacun pouvait avoir de son propre rôle et favorisé l'implication d'un plus grand nombre d'acteurs non spécialisés face aux usages, aux abus et aux conduites à risques.