A propos des propositions de trois parlementaires et des résultats de l'enquête ESPAD : ou comment penser moins pour dépenser plus !
La publication du volet français de l'enquête ESPAD 2007 apporte des informations d'autant plus intéressantes que trois parlementaires sortent au même moment du fond de leur poche des propositions pour le moins inadaptées.
L'enquête ESPAD concerne les adolescents de 16 ans. Elle décrit une baisse de l'usage régulier du tabac, chez les garçons comme chez les filles, une baisse de l'usage régulier du cannabis, plus nette chez les garçons, et une augmentation de l'usage régulier d'alcool, mais sans que la déferlante "binge drinking" soit aussi flagrante que prévue. Les consommations de médicaments hors prescription restent significatives.
Quelques données se détachent pour 2007 :
- 6% des adolescents de 16 ans n'ont expérimenté aucun produit et 29% ont expérimenté les trois produits, alcool, tabac et cannabis.
- les consommations régulières d'au moins un des trois produits sont à 24%, mais 76% des ados déclarent n'avoir aucune consommation régulière (ils étaient 65% en 1999).
- Si la poly-expérimentation devient la norme, la poly-consommation reste moins répandue.
Bien évidemment, ces données nécessiteront confirmation dans les enquêtes à venir, mais ajoutées aux éléments sur les loisirs et comportements des adolescents, elles dessinent une image moins dramatique que certains ne semblent le craindre... ou le souhaiter. Elles montrent que dans notre société de plus en plus addictogène, démultipliant les offres et les sollicitations à consommer, les réponses associant un accompagnement adapté à un discours et des règles clairs, peuvent éviter l'alternative repression/médicalisation. En tout cas, cela mérite d'être mis en question, alors que se multiplient les signes inquiétant pour le financement de ces approches préventives et éducatives.
Au regard de ces chiffres et de ceux qui résultent des actions de réduction des risques et de la mise en place des TSO, les propositions des parlementaires Branget, Garraud et Gruny sont d'une tristesse et d'une inadaptation affligeante : mettant l'accent sur la toxicomanie (pour préserver l'alcool dont le député Garraud sait être un thuriféraire), elles confondent tous les registres. Les premières mesures sont argumentées en quelques lignes : un référent anti-drogue par rectorat, un référent anti-drogue par Direction du départemental du travail, une consultation anti-drogue obligatoire à 16 ans! La seule obsession qui traverse cet inventaire est celle du repérage et de l'orientation vers le médecin. Rien sur l'éducation, rien sur la prévention !
Mais le sommet est atteint par les deux dossiers les plus "travaillés". Est-ce un scrupule saisissant nos parlementaires à l'idée du coût que représenterait pour notre pauvre Sécurité Sociale toutes ces consultations qu'ils envisagent, les voilà qui se préoccupent soudain d'économies :
- économies en classant "stupéfiant" le SUBUTEX, pour en éviter le mésusage. Tout a déjà été dit à ce sujet : l'économie est celle des journées d'hospitalisation évitées, celle des journées de prison inutiles, celle de la baisse des OD, des contaminations VIH/VHC. La simple lecture du dernier rapport de l'Académie Pharmacie ou des propositions du groupe Traitement de Substitution aux Opiacés de la Commission addiction aurait évité à nos trois parlementaire une perte de temps, bien réelle celle-ci, et bien coûteuse ! L'économie est celle des vies !
- le même souci d'économie anime nos glorieux enquêteurs lorsqu'ils évoquent le "gaspillage humain et financier" fait dans les actuelles structures de soins et d'accueils que sont les CSAPA, notamment résidentiels. Comme d'autres, ils critiquent ces structures de soins sans visiblement les connaître. Et ils proposent une solution miraculeuse, bien évidemment importée d'Italie, la Communauté Thérapeutique pour tous !
Car anticipant sur ces économies qu'ils ambitionnent de faire réaliser, ces parlementaires se sont héroïquement déplacés en Italie pour un voyage d'étude bien particulier : visiter la CT de San Patrignagno ! Et ils ont vu le miracle de leurs yeux : on y entre "toxicomanes" et on en sort guéris ! D'où leur étonnement sur le retard pris en France pour développer cette approche !
L'ANITeA, pour avoir clairement soutenu l'ouverture de nouvelles CT ne peut que s'étonner d'une telle présentation idéologique.
Là encore, il aurait suffit à nos parlementaires de prendre connaissance de conclusions plus objectives, telles celles de Lesley A. Smith (Oxford Brookes University, School of Health and Social Care) lors du colloque organisé par la MILDT en décembre 2008 sur le traitement scientifique des addictions. Elle indiquait que les CT ne sont pas l'approche miraculeuse évoquée : comme pour d'autres réponses, elles n'ont d'intérêt que proposées à un public adapté et à un moment adapté du trajet de soins.
Et puisqu'il s'agit d'économies, ces parlementaires auraient pu se souvenir que si la solution communauté thérapeutique a si longtemps été discréditée en France, c'est qu'elle fut représentée par l'unique modèle du Patriarche, à une époque où les traitements de substitution étaient interdits, avec les conséquences de décès et de contaminations.
Ils auraient pu se souvenir que le Patriarche fut financé, en partie tout au moins, par des fonds réservés pour action de l'Assemblée Nationale !
Enfin, ils auraient pu se souvenir des détournements et autres abus de toute nature qui s'y déroulèrent : le gaspillage humain et financier y était bien réel !
Jean Pierre Couteron
Président de l'ANITeA
Tendances n°64 : enquête Espad 2007 (.pdf)
Le rapport des parlementaires (.pdf)
Le communiqué de presse de l'ANITeA et de la F3A (02/02/2009) (.pdf)
Communiqué de presse interassociatif (ANITeA, AFR, MdM, Asud, Aides) (04/02/2009) (.pdf)