Discours d'ouverture des XXVIIemes Journées Nationales
par Jean-Pierre Couteron, Président de l'ANIT - les 15 et 16 juin 2006 au Palais Beaumont à PAU
Ces 27èmes journées nationales de l'ANIT ont pour thème les sorties, "Toxicomanies, addictions, quel(le)s modes de sortie". La sortie, c'est d'abord cette question triviale que nous entendons souvent : "comment font-ils pour s'en sortir ?". C'est aussi cette réflexion que nous proposions dans l'argumentaire du programme : "il fut un temps où pour s'en sortir, il suffisait de ne plus en prendre", chacun ayant son idée sur les moyens les plus adaptés pour aider à ne plus en prendre, ou à ne pas en reprendre. Premier défilé de mode, celui d'une époque en partie révolue, celle des toxicomanies : l'éloignement, l'insertion, le soutien psychologique.
Que proposons-nous aujourd'hui comme mode de sortie ? Et s'agit-il de sortir ou de guérir ? Si pour s'en sortir il s'agit de guérir, de quelle maladie devons-nous guérir : d'une toxicomanie ou d'une addiction, d'une toxicomanie comme sous-ensemble illicite des addictions, ou d'une addiction comme forme plus présentable des manies de la dépendance. Comment définir cette maladie : par la dépendance, exclusivement... ou pour suivre notre argumentaire, par "des conditions personnelles et environnementales qui en ont permis le développement". Les addictions, maladies de la dépendance ou pratiques sociales aux multiples visages. La question reste centrale, et la réponse donnée va entraîner en conséquence une définition de l'offre de soin et donc du dispositif qui va la décliner? Si beaucoup d'entre nous n'ont aucune hésitation à s'engager dans la voie de l'addictologie, nombreux sont ceux qui s'interrogent encore sur les enjeux d'un tel changement. En incluant la toxicomanie dans les addictions, on lui propose de devenir une maladie. Pourquoi pas ! Mais est-elle vraiment une maladie comme les autres ? Arrêtons nous sur cette idée pour en voire les conséquences sur les modes de sorties, puis sur les sorties à la mode...
Dans un récent éditorial du journal Le Monde, Jean Yves NAU s'étonnait que les récentes déclarations du président de la république "sur la lutte contre les addictions n'aient pas eu l'écho qu'à l'évidence elles méritaient". A l'en croire, le président ferait coïncider "un discours politique avec les dernières avancées en date dans le champ des neurosciences... ". Un rapide rappel pour celles et ceux qui auraient raté la conférence de presse sur le plan cancer du 27 avril 2006! Le président annonçait un plan d'action global contre les addictions. Selon lui, il ne faut plus se borner à invoquer des "comportements individuels", la lutte contre les addictions ne doit plus se réduire à "des règles et des interdits", "les addictions sont des maladies qui doivent être traitées comme telles. Pour cela, les esprits et notre système de santé doivent évoluer".
Et le journaliste de souligner le courage nécessaire pour inscrire la question des dépendances dans le champ de la pathologie, et non plus de la loi".
Après un bref historique: février 87, vente libre des seringues et mise en place des traitements de substitution ; juin 98, rapport Roques, classement des substances en trois groupes de dangerosité, enfin avril 2006, publication par Jean Pol TASSIN "d'une nouvelle lecture de l'intimité des mécanismes neurobiologiques impliqués dans le phénomène de dépendance", l'article s'achève sur une citation de François Mauriac et qui appel à se mobiliser pour répondre à l'augmentation des usages de drogues chez les jeunes générations."Quarante ans après, si l'urgence est toujours à la prévention, la science laisse espérer une possible et prochaine sortie des enfers", conclut le journaliste.
Voilà donc où nous en serions en 2006 : c'est de l'enfer qu'il s'agit de sortir ! L'addiction est définie comme une maladie que la science va nous aider à soigner. Le comportement addictif va être déjudiciarisé. La question de la guérison - sortie va être résolue scientifiquement. L'enfer sera à jamais derrière nous. Quant à la question de l'entrée, elle est confiée à la prévention. Sans autre précision d'ailleurs. Tout est à sa place...
Et pourtant... nous sommes ici nombreux, je le pense, à ne pas adhérer aveuglément à une telle vision. Et nous ne pouvons que nous interroger sur ce tour de magie qui verrait l'addiction se déjudiciariser pour peu qu'elle se médicalise.
Comme dans tout bon tour de magie, quelque chose a disparu, quelque chose à quoi nous sommes particulièrement attaché, et qui est à la base de notre engagement associatif, c'est la conviction que la toxicomanie d'hier comme l'addiction d'aujourd'hui, est autant une pratique sociale qu'une maladie, autant une maladie qu'un comportement individuel. Car enfin, ce sujet addict, il vit dans une société, à une époque donnée, dans un contexte donné. Et son comportement addictif se déploie dans des interactions familiales, avant de prendre une signification sociale. Que peut - on en dire ? Dans le même journal, une semaine plus tôt, Alain Ehrenberg affirmait pour sa part "Il se passe bien quelque chose de particulier aujourd'hui autour de la subjectivité individuelle, des émotions, qui sont désormais un thème transversal à la biologie et à la sociologie, et tout particulièrement sur la souffrance psychique et la santé mentale, qui sont devenues des préoccupations sociales et politiques majeures." Renouvelant le constat d'un affaiblissement du lien social, il en soulignait les deux axes principaux : l'émancipation individuelle, avec son lot de souffrance narcissique, dès lors que Narcisse "fait société avec lui- même", et les transformations de la modernité sociale, qui précarise, exclue et met en souffrance l'individu. Et il concluait sur la pathologisation de la vie sociale, dont l'addiction est une des manifestations les plus évidentes. Sans développer une nostalgie pour une société supposée "forte", celle du passé, avec de vraies familles, de vrais emplois, Ehrenberg estime que cette pathologisation de la vie sociale exprime les nécessaire conflits de l'autonomie. "L'autonomie, parce qu'elle met au centre de la vie de chacun la responsabilité personnelle de toutes ses actions, s'accompagne d'une insécurité personnelle."
L'addiction est donc une maladie, mais elle n'est pas que cela, elle est aussi l'expression d'une difficulté sociale et d'un questionnement singulier. Elle exprime comment le sujet et son environnement familial s'affrontent avec la question du devenir social et de l'identité qui est centrale à l'adolescence. Elle décline le rapport au plaisir et à la souffrance, l'appétence pour les sensations, la gestion de l'angoisse. C'est une maladie, mais qui a du sens, autant dans la singularité de l'histoire du sujet que dans la complexité de son rapport au monde. Elle doit donc être soignée, mais aussi comprise et accompagnée dans ses dimensions sociale, familiale, psychique. Voilà pourquoi nous restons attentif à ce que cette évolution vers l'addiction ne soit pas le énième avatar d'une simplification de la question des usages dans un repli sur un modèle purement sanitaire. Voilà pourquoi nous défendons une approche diversifiée, adaptée et refusons ces escamotages de la question sociale.
Mais pourquoi faire disparaître cette dimension sociale. Prenons le temps d'un rapide détour historique pour en chercher une explication. L'usage de drogue a une histoire. Il prend sens dans l'histoire de la médecine, dans l'histoire de la création artistique, dans l'histoire de la science, dans l'histoire des loisirs, dans l'histoire des guerres et autres conflits. D'emblée, la drogue entretient un rapport intime et ambigu au remède dont elle est le pendant hors de l'institution médicale. Drogue et remède relèvent du toxique. C'est le dosage, l'usage et la "socialisation" au sein d'une culture qui vont déterminer leur légitimité, voire leur légalité, comme leurs effets. nocifs, ou bénéfiques pour le corps et pour l'âme.
Au tournant du XXème siècle, un changement de paradigme a lieu : le corps et l'esprit se trouvent pris dans un discours hygiéniste. L'entreprise scientifique et médicale restreint l'usage légitime des poisons à la seule visée thérapeutique. Elle marque un tournant dans la trajectoire sociale du psychotrope dont l'utilisation récréative change de statut : de plaisir exotique réservé à une élite (politique, intellectuelle ou artistique) il devient fléau sanitaire et social. Ainsi naît la toxicomanie. Le progrès scientifique et technique va domestiquer et occidentaliser les substances naturelles en les détournant de leur logique "sauvage". C'est dans le laboratoire que sont maintenant isolés et synthétisés les éléments jugés "positivement" actifs tandis que sont rejetés les éléments "négatifs". La Toxicomanie acquiert alors son statut marginal et devient scandaleuse !
Si j'en crois l'enthousiasme de notre éditorialiste, c'est cette posture marginale qu'elle quitterait pour retrouver une position plus centrale dans la vie sociale. On n'est plus toxico, on est addict. C'est tout aussi problématique sur un plan sanitaire, mais bien différent dans la posture sociale. Ainsi, les différents discours sociaux sur les drogues dévoilent, à proximité de la figure repoussante de la toxicomanie comme destruction et perte de soi dans une consommation, une diversité plus tolérable des objets de la dépendance : on détaillera des substances ou des activités, elles seront nocives ou non.
On distinguera des formes possibles du lien établi, simple accoutumance, dépendance sous ses différentes formes, aliénation, mais aussi routine, rite, attachement, obsession ou passion. Enfin, on établira la liste des effets produits : curatif, létal, nocif ou même jouissif.
Telle est le repositionnement de l'usage de drogue en ce début des années 2000. En devenant addiction, la toxicomanie y gagnerait une respectabilité : celle d'être une maladie comme les autres. C'est ainsi qu'il faut entendre la déclaration du Président de la République. Le tour de magie se précise : ce qui disparaît, avec la dimension sociale, c'est la part humainement scandaleuse de l'addiction, la part de ce qui en fait "une maladie pas comme les autres" aux limites du plaisir et de la souffrance. Une manifestation de la complexité humaine...
Oui, il s'agit bien de faire reculer les ténèbres des enfers ! Mais sommes nous assez naïfs pour croire que les neurosciences y suffirons ? Amusons nous à décliner quelques figures du tour de passe - passe que l'on nous propose.
Jouons d'abord avec au jeu des bonnes et mauvaises addictions ?
Essayez d'ouvrir un centre de soins pour toxicomanes, attendez les réactions du voisinage et comparez avec l'ouverture d'une consultation anti-tabac. Proposez un bus échange de seringues, un automate, et puis revenez avec l'opportunité d'une consultation d'addictologie... Vous aurez la preuve, scientifique n'est-ce pas, que si quelque chose est commun en addictologie, les sectarismes ont la peau dure. Les ténèbres ne reculent pas si facilement.
Comment penser la sortie d'une addiction, si l'on oublie que son entrée a pu signifier un refus du monde, une peur de la société, où encore une socialisation paradoxale. Que veut dire "sortir" s'il s'agit de revenir à un environnement que l'on a fui, dont on s'est senti exclu, qui n'inspire qu'envie ou crainte, mais aucun désir. La banalisation de l'usage de cannabis chez les adolescents, relève bien plus d'un phénomène social, que d'une mystérieuse épidémie dont on chercherait encore l'origine! Comment penser les aspects individuels et sociaux de ces conduites avec un modèle exclusivement médical!
Alors oui, nous restons attentifs à ne pas nous laisser prendre dans un jeu de dupes ! Restons vigilants et attentifs !
Restons attentifs à ce que la prévention soit considérée avec l'importance qui lui revient. Cette reconnaissance passe bien évidemment par un autre traitement financier que celui qui lui est actuellement réservé. Les consultations jeunes usagers, pour beaucoup portées par nos CSST, ont montré l'intérêt de l'intervention précoce, son lien naturel avec une nouvelle approche du soin. Elles intègrent les approches motivationnelles, elles participent au repérage précoce, mais ne s'y limitent pas, prenant aussi en charge les problématiques de l'adolescence et des familles.
Nous restons attentifs aux devenirs des conventions départementales d'objectif. Dans de nombreux départements, sur leur versant santé - justice, elles ont été l'occasion d'expérimenter des approches diversifiées par lesquelles un travail de prévention de la récidive peut se faire. Elles sont un instrument privilégié où se déterminent les relations entre la règle et l'interdit, entre le sujet et l'usager. En cela, nous expérimentons chaque jour que la prévention s'exerce autant sur un versant santé que sur un versant délinquance, autant du côté de la politique de la ville que de la santé publique. Et nous voyons avec inquiétude les glissements budgétaires qui peuvent se faire entre ces deux domaines.
Nous restons attentifs au devenir de la réduction des risques. Des avancées réelles ont pu avoir lieu, décret fixant les missions, passage au médico-social des CAARRUDS, mais les menaces sont tout autant réelles. Voilà pourquoi, en partenariat avec l'A.F.R., ASUD et d'autres, l'ANIT s'est mobilisée pour garantir les conditions budgétaires des CAARRUDS. Voilà pourquoi nous serons en octobre aux rencontre de la réduction des risques qu'organise l'A.F.R.
Oui, nous restons attentifs aux difficultés de l'hébergement thérapeutique. Les Centres Thérapeutiques Résidentiels ont été soumis par le passé à de rudes pressions. Beaucoup ont fermé, de nombreuses places ont été perdues. L'ANIT continue de demander une remise à plat de l'offre en résidentiel, appartements thérapeutiques et familles d'accueil. Nous avons sans hésitation, mais en définissant un cadre rigoureux, avancé dans l'élaboration d'un pôle français de communauté thérapeutique. Nous y voyons l'occasion de relancer des approches groupales et communautaires que de précédentes expériences avaient discréditées. Mais nous ne saurions oublier que ces communautés thérapeutiques doivent s'intégrer au dispositif actuel, relayer les traitements de substitution et non les remplacer, enrichir une offre résidentielle actuellement insuffisante.
Oui, bien évidemment, nous défendons une approche médicalisée de la question des addictions. Comment ignorer ce que nécessite la prise en charge du SIDA. Comment ignorer les difficultés posées par le dépistage et l'accès au soin de l'hépatite C. L'installation d'un fibroscan dans un dispositif de RDR à l'instigation du Dr Jean Michel DELILE, directeur médical du CEID, est un exemple parmi d'autre qui montre que si nous nous méfions d'une médicalisation aveugle, nous savons défendre des réponses médicales adaptées.
Oui, bien entendu, nous espérons une déjudiciarisation des comportements addictifs. A ce titre, le débat sur le classement comme stupéfiant du SUBUTEX ne nous convient pas. Nous revendiquons une accessibilité large et ouverte pour des traitements dont l'efficacité n'est plus à prouver. Mais nous soutenons aussi la nécessité d'un accompagnement de cette accessibilité, de règles pour en réduire le mésusage, et s'il le faut, le trafic. Nous militons donc, dans la suite de la conférence de consensus, pour la mise en oeuvre d'un dispositif différencié, couvrant la diversité des besoins, proposant des accessibilités adaptées. Nous nous inquiétons d'une approche qui ne serait que sécuritaire.
Vous l'aurez compris, ce n'est pas l'addictologie que nous redoutons, mais ce que l'on risque d'en faire. Nous défendons une conception transdisciplinaire du soin, respectueuse de l'usager. Et si nous participons bien volontiers à l'actuel défilé de mode qui réactualise les anciens outils, c'est en restant fidèle à nos convictions qui reposent sur une approche humaniste.
Sortir d'une addiction, c'est revenir au monde. Et revenir au monde, c'est se poser la question de la place que l'on peut y trouver. Chacun a son trajet, sa trajectoire.
Mais pour cela, encore faut-il que le monde soit attractif, désirable.
Encore faut-il pouvoir en transmettre un bon usage.
Voilà qui est bien complexe, et difficile.
Plus complexe et difficile qu'une simple judiciarisation de l'humain comme d'aucun nous le proposent...
Plus complexe et difficile que par une simple médicalisation de l'humain comme d'autres l'imaginent.
La condition humaine est tout à la fois un scandale et un bonheur. Et de la condition humaine, on ne guérit pas.