Pourquoi parler encore du cannabis ?

Introduction de la Journée ANIT/GRRITA - Bordeaux le 19 mars 2004

François Hervé - Président de l'ANIT

Pourquoi parler du cannabis ?

Depuis plusieurs années on constate une augmentation de sa consommation, qui expose un nombre important d'adolescents à des difficultés risquant d'obérer leur avenir.

Que penser de cette évolution ? On peut tenter plusieurs explications, qui toutes détiennent leur part de vérité : S'agit il d'une acculturation d'une nouvelle substance psychoactive dans notre société ? S'agit-il de l'expression d'un mal être grandissant chez les adolescents ? Est-ce la conséquence d'un déficit d'intérêt et donc de structures aptes à donner du prix à une adolescence qui se prolonge et mord de plus en plus sur la vie adulte ?

Le fait est que le cannabis occupe une place particulière. Particulière du fait des discours qui l'entourent, du peu de consensus de la société à son égard, de données scientifiques qui supportent parfois des lectures contradictoires, fonction des présupposés de leurs commentateurs : je rappelle que lors de la sortie de l'expertise collective de l'INSERM, deux journaux ont pu tirer des conclusions radicalement différentes : pour l'un le cannabis était dédouané, pour un autre sa nocivité était enfin prouvée.

Cela montre combien ce domaine reste sujet à croyances et à idéologies. Il est de notre responsabilité de professionnels d'avancer en nous appuyant autant que possible sur des données valides, et c'est le sens de ces journées, ou il nous a paru important, avec le GRRITA, de repositionner la question du cannabis à partir des travaux scientifiques et de notre expérience.

Car si cette consommation est une constante depuis toujours parmi la clientèle des CSST, le fait est que la question du cannabis telle qu'elle se pose aujourd'hui est une question très liée à la jeunesse, c'est en cela qu'elle mérite qu'on s'y penche et qu'on s'en préoccupe tout particulièrement.

De nombreux CSST ont déjà pris en compte cette évolution, et développé des formes originales d'accueil à destination des jeunes usagers, que ce soit par le biais de propositions d'aide à l'évaluation de la consommation, ou bien en articulation avec la justice, dans la cadre de classements avec orientation au autres mesures de ce type.

Mais il faut souligner que ce problème ne peut être traité de façon univoque, car la problématique du cannabis s'inscrit à l'intersection de la prévention et du soin, et ce sont donc des réponses à géométrie variable, tenant compte de là où en est la personne qui doivent être proposées.

Pour ce que nous en savons, le prochain plan quinquennal fait à juste titre de cette question l'une de ses priorité. Des mesures concernant des consultations spécifiques, répondant à un cahier des charges en cours d'élaboration, permettront certainement, nous le souhaitons vivement, de stabiliser et de sécuriser le travail des équipes déjà engagées, et de développer ces accueils partout où ils sont nécessaires.

Mais je veux insister sur l'environnement dans lequel les mesures prévues se dérouleront : des consultations s'adressant aux jeunes ne peuvent trouver leur pertinence que dans un environnement qui les soutienne, tant en amont qu'en aval, dans un tissu partenarial fort facilitant l'accès à ces lieux, offrant aussi un soutien aux parents chaque fois que nécessaire, ainsi qu'aux adultes enseignants, éducateurs, au contact avec des jeunes qui parfois, trop souvent sûrement, ne vont pas bien. Offrant aussi des opportunités de soins chaque fois que cela est nécessaire, car la clinique montre combien les consommations problématiques de cannabis viennent souvent se greffer sur des troubles préexistants et les aggraver.

Un autre aspect de l'environnement c'est l'aspect légal : si la loi est fondée à poser des limites, il nous parait important de faire valoir, si elle est modifiée, que la seule répression de l'usage ne peut constituer une réponse satisfaisante. Les réponses à apporter ne trouveront leur pertinence que dans des politiques publiques équilibrées, articulant à des niveaux adéquats répression, prévention, soin et réduction des risques. Aujourd'hui le soin, la réduction des risques, restent à un niveau insuffisant, et doivent certainement être redéfinis dès lors que l'on s'adresse à des adolescents. Quant à la prévention, dont les contenus et les méthodes devraient aussi être redéfinis afin d'en éviter les dérives, elle est dramatiquement insuffisante, quand ce n'est pas absente.

Alors tout un chantier s'ouvre à nous, et il nous appartient avec tous les acteurs concernés, de relever ce défi : proposer à des jeunes qui grandissent dans un environnement où les substances psychoactives n'ont jamais été aussi présente des solutions et des modèles leur évitant d'y aliéner leur avenir.