Déclaration de l'Anit : sortir de l'exception (juin 99)
La politique française accumule les carences et les inadaptations face aux développements et aux évolutions des consommations de substances psychoactives. Axée depuis trente ans sur la répression et l'exclusion des usagers de certaines drogues, laissant à l'abandon la prévention et ne consacrant que de faibles moyens à l'aide et aux soins, cette politique est dans l'impasse et doit être révisée.
Tel était en résumé le constat des Rencontres Nationales sur "l'abus des drogues et les toxicomanies, mieux prévenir et mieux soigner", qui avaient été organisées par le Secrétariat d'Etat à la Santé en décembre 1997. Loin d'en rester à un constat d'échec, les 300 professionnels de tous horizons participants à ces rencontres avaient fait 81 propositions constructives dans plusieurs directions.
0ù en sommes-nous un an et demi après ? Pratiquement au même point. Alors que sur le terrain, les problèmes, eux, ne stagnent pas.
Les abus d'alcool et de médicaments, les consommations de tabac et de cannabis sont de plus en plus banalisés dans une partie croissante de la jeunesse. L'économie souterraine ne cesse de s'étendre dans de nombreux quartiers, participant à la spirale de la violence. Les usages d'héroïne et d'autres opiacés semblent se stabiliser et, un peu partout, on constate une croissance des consommations de psychostimulants (cocaïne, crack et amphétamines comme l'ecstasy) dans l'inconscience des dangers de ces produits. Les polyconsommations sont la règle, l'alcool et les médicaments psychotropes prennent une part grandissante dans les usages abusifs parmi les jeunes. Après le Sida qui, malgré les avancées thérapeutiques de ces dernières années, continue de faire des victimes, l'hépatite C fait des ravages sans que l'on parvienne à juguler l'épidémie. Les réseaux d'intervenants et les centres de soins subissent de fortes pressions et parent au plus pressé, mais, en l'absence de perspectives nouvelles ne se sentent pas soutenus par les autorités publiques.
Le seul élément positif de ces derniers mois est la volonté affichée par la MILDT et sa Présidente, Madame Nicole Maestracci, de décloisonner les énergies et de tracer une politique de santé publique cohérente, prenant en compte l'ensemble des comportements d'usages de substances psychoactives parmi lesquelles l'alcool, le tabac et les médicaments psychotropes. Mais même cette évolution se heurte aux hésitations du gouvernement, soumis aux tirs de barrage des lobbies de l'alcool. De plus, ces intentions louables vont de pairs avec une stagnation des crédits et une absence de mesures nouvelles.
Les responsables politiques doivent en avoir conscience : si l'immobilisme continue, il entraînera une aggravation des problèmes sanitaires et sociaux liés aux drogues et une érosion de la qualité des soins fournis par les professionnels.
C'est pourquoi l'ANIT demande, une nouvelle fois après la concertation de décembre 1997, qu'un plan national et pluriannuel d'action soit rapidement débattu puis lancé par le gouvernement, selon quatre axes qui nous semblent les plus urgents :
- changer l'approche des drogues et des usagers,
- réexaminer des aspects du dispositif légal et réglementaire en place,
- développer un système d'aide et de soins adapté et ouvert,
- relancer une politique de prévention et de santé publique.
Quatre axes qui sont les conditions nécessaires pour que les usagers de drogues ne soient plus des parias mais des citoyens à part entière, et que ceux parmi eux qui ont besoin de soins soient considérés, partout où ils doivent être pris en charge, comme des patients comme les autres ayant besoin d'une aide adaptée.changer l'approche des drogues, de leurs usages et des usagers
Il n'est plus acceptable de traiter de façon clivée les problèmes posés par l'usage d'une substance psychoactive selon son caractère légal ou illégal. Ce n'est plus acceptable parce que ce n'est plus crédible. L'abus d'une drogue peut en entraîner d'autres. Et les conséquences sanitaires et sociales de ces abus sont à bien des égards comparables (risques de dépendance, intoxications, désinsertion...). Une personne soignée pour sa dépendance à l'héroïne et qui devient dépendante à l'alcool, doit-elle passer d'un centre de "toxicomanie " à un service "d'alcoologie" ? Où un adolescent qui fume du cannabis et abuse d'alcool va-t-il trouver une aide appropriée ?
Pour autant, toutes les substances psychoactives, tous les comportements d'usage ne se valent pas. Nous le savons bien et ne cessons de chercher à le faire entendre à propos des " drogues". C'est dire s'il ne s'agit pas pour nous d'amalgamer l'alcool ou le tabac à "la drogue", ni de diluer les problèmes des drogues illicites dans ceux de l'alcool, ce serait rajouter encore à la confusion et aux préjugés. Il ne s'agit pas d'effacer les spécificités mais de décloisonner, de mettre en commun les connaissances, les savoir-faire et de faire converger les actions.
Prendre en compte toutes les substances psychoactives, sans les confondre, permet d'intervenir de façon moins stigmatisante sur les usages de drogues illicites et de façon moins banalisante sur les autres types de consommation.
De plus, cela facilite le dialogue avec les usagers des unes et des autres.
Cela facilite également la prévention, l'accès aux soins et la prise en charge dans le cadre d'une politique cohérente de santé publique et de lutte contre l'exclusion.
Néanmoins, pour aboutir, la démarche doit, selon nous, être progressive. Dans un premier temps :
- l'élargissement des missions de la MILDT à l'ensemble des substances psychoactives est indispensable et doit être officialisée par un décret,
- les équipes de terrain doivent être incitées à se rencontrer afin d'élaborer des actions communes